Le meurtre de Sarah Halimi

Une bouffée de "délire antisémite"

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Article de : MEYER

paru le 05 mai 2021
enrichi le 19 mai 2021

 

Le meurtre de Sarah Halimi a mis en évidence des lacunes, tant juridiques que psychiatriques, qui méritent d’être nommées et comblées. 

 

Cette situation ne concerne pas seulement l'antisémitisme mais aussi beaucoup d'autres formes de radicalisations, déjà présentes ou à venir. Des radicalisations visant des personnes ou des communautés en raison de leur religion, de leur race, de leur ethnie, de leur genre, de leur orientation sexuelle, ou de leur catégorie sociale.
 

Cette situation appelle deux évolutions indispensables

La première au niveau juridique bien qu'une loi serait en préparation pour être bientôt proposée. Elle est censée répondre au "vide juridique" révélé par l'arrêt de la Cour de cassation le 14 avril 2021.

La seconde au niveau psychiatrique dont le cadre conceptuel actuel présente un "vide conceptuel" s'agissant de radicalisation violente délirante

 

Rappels

Aujourd'hui, un criminel peut être considéré comme "irresponsable" si :

Il est diagnostiqué "psychotique" ou "dément".

Le crime est commis durant une "bouffée délirante" annonciatrice d'une psychose.

- Le crime est commis durant une "bouffée délirante" ponctuelle, temporaire qui n'est ni précédée ni suivie d'un diagnostic de psychose.

Cependant, dans ce dernier cas, qui est rare, "la responsabilité" ou "l'irresponsabilité" du criminel va dépendre essentiellement de l'avis des experts qui concluront ou non qu'il y a eu "abolition" du discernement durant la bouffée délirante.

 

Ce dernier cas de bouffée délirante temporaire appelle des questions et des remarques

Puisqu'aucun état psychotique n'a été constaté ni avant ni après le crime :

Comment les experts démontrent-ils l'existence d'une bouffée "délirante" passagère ?

Sur quelle base ? Le récit des témoins ? Le discours "à froid" de la personne accusée ?

La bouffée délirante est-elle, à elle seule, à l'origine de l'abolition du discernement ?

La bouffée délirante a-t-elle été précédée par la consommation de substances susceptibles d'inhiber le libre arbitre, le contrôle de soi ? Par exemple par la consommation de drogues, de médicaments ou d'alcool. 

Le cas de Sarah Halimi ressemble à ce dernier cas

- une bouffée délirante ponctuelle,

- précédée d'une forte consommation de stupéfiants.

Les experts ont conclu que la bouffée délirante a aboli ou altéré le discernement.

 

Le meurtre de Sarah Halimi ne relève pas uniquement du champ psychiatrique

Il ne relève pas uniquement des concepts habituels des psychiatres tels que "délire", "psychose", "bouffées délirantes" car ces concepts issus d'un seul champ de diagnostic sont "réducteurs" et cela a des conséquences "réductrices".

C'est ainsi que la dimension antisémite du crime, bien que reconnue, n'a pas influé sur la décision de la cour de cassation. Ce qui est tout de même étonnant. 

Seule la discipline psychiatrique a eu le pouvoir d'influer sur la décision, alors qu'un champ plus large, incluant la psychiatrie, était concerné : celui de la radicalisation violente délirante notamment de type islamiste.

 

La radicalisation violente délirante

Mon travail (1) dans le champ de la radicalisation violente de type islamiste, m'a confirmé qu'une radicalisation violente délirante existe. Elle peut-être de plusieurs types : islamiste, religieux, intégriste, antisémite, raciste etc. Elle ne relève pas uniquement de la psychiatrie.

La radicalisation violente délirante est le fruit d'une alchimie qui relève simultanément d'au moins trois disciplines des sciences humaines : psychiatrie, sociologie et anthropologie.

Cette radicalisation ne concerne pas exclusivement l'expert de l'une de ces trois disciplines. Elle concerne les experts des trois disciplines  simultanément.

 

Elle appartient à un champ qui relève de ce qu'on peut appeler un état de "délire génocidaire" (ou "homicido-génocidaire"). Ce délire vise une communauté ou des personnes pour leur appartenance à la communauté visée.

 

Ce délire est alimenté par des "pensées génocidaires"; des pensées dont la fréquence, la durée et l'intensité sont élevées.

 

Ce trouble mental, souvent accompagné de pensées paranoïaques, n'est pas à proprement parler psychotique. Il est d'autant plus complexe et dangereux qu'il peut prendre le masque de la normalité. Ceux qui en sont atteints ont une capacité impressionnante de dissimulation de leurs pensées et de leurs projets.

Cependant cette dissimulation n'est pas sans faille. Les actes, les discours qui la révèlent existent à condition de ne pas se contenter des seules méthodes classiques de diagnostic en sciences humaines.

Et à condition que les experts aient, en plus d'une maitrise de leur discipline, une véritable expérience du mode de pensée de ces radicalisés ou radicaliseurs violents.

 
D'un point de vue conceptuel, ce champ n'a pas été investi comme il le mérite.

 

Pourtant les barbaries qui relèvent de ce champ n'ont pas manqué : les haines, les "délires génocidaires" dont ont été victimes des arméniens, des ukrainiens, des juifs, des herero et nama, des tziganes, des handicapés, des tibétains, des cambodgiens, des tutsi, des "mécréants"...

Il est possible, à l'avenir, que d'autres communautés en soient victimes; par exemple en raison de leur genre, de leur orientation sexuelle, ou de leur catégorie sociale.

 

Pourtant les occasions de préciser ce champ n'ont pas manqué : la Shoah, le procès de Nuremberg, l'expérience de Milgram, les terrorismes religieux, racistes, politiques ou idéologiques etc.

 

Propositions aux experts en Psychologie Clinique ou en Psychiatrie

Rajouter au DSM [Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders] (2une catégorie nouvelle de trouble mental ayant pour diagnostic :

"des pensées fréquentes et/ou durables et/ou intenses de haine génocidaire envers une communauté ou une personne appartenant à cette communauté en raison de sa religion, de sa race, de son ethnie, de son genre, de son orientation sexuelle, ou de sa catégorie sociale".

Ces pensées seraient considérées comme des "délires" pouvant être à l'origine d'une nouvelle catégorie de "bouffées délirantes".

Ce diagnostic serait considéré comme celui d'un trouble mental de degré de dangerosité équivalent à celui d'une psychose sans correspondre à une psychose.

S'appliqueraient à cette catégorie, selon la cible visée, des diagnostics intitulés, par exemple, "Bouffée délirante antisémite" ou "Bouffée délirante raciste" etc.

Au même titre que les "pensées suicidaires", de telles "pensées génocidaires" (incluant un potentiel Homicidaire et Suicidaire) nécessiteraient consultations, traitements et suivis. Il conviendrait d'accorder aux "pensées génocidaires" la même vigilance que pour les "pensées suicidaires".

Cette catégorie ferait l'objet d'une spécialisation et d'une pratique spécifiques pour pouvoir en en être désigné comme expert.

 

Propositions à la Justice

 

: mettre à jour le processus d'investigation de la "responsabilité".

Pour cela il est nécessaire de :

Confier la mission du diagnostic à un groupe pluridisciplinaire d'experts "spécialisés" dans le type de radicalisation violente suspectée.

- Constituer le groupe pluridisciplinaire d'au moins : un(e) psychologue ou psychiatre, un(e) sociologue, un(e) anthropologue.

[Dans le cas particulier de la radicalisation de type islamiste, ajouter au groupe pluridisciplinaire la participation d'un(e) surveillant(e) de prison (3), ou d'un(e) gradé(e), ayant plusieurs années d'expérience en maisons centrales, en contact avec de tels détenus radicalisés violents.]

Refuser "l'irresponsabilité" si le diagnostic est de type "bouffée délirante antisémite" (ou "délire antisémite") ou "délire raciste" ou "délire homophobe" etc.

- Ajouter dans la loi des circonstances aggravantes pour ceux qui seraient, en plus, au moment de leur bouffée délirante, sous l'emprise de substances inhibitrices du libre arbitre (drogues, médicaments,  alcool etc.) consommées volontairement .

Ajouter dans la loi la "responsabilisation" de certaines personnes de l'entourage de l'accusé(e). Celles susceptibles d'être poursuivies pour "non-assistance à personnes ou communautés en danger" ou pour "complicité passive ou active de projets génocidaires antisémites, racistes etc.".

 

Proposition aux experts et à la Justice

 
Concentrer l'investigation en grande partie sur l'état mental de l'auteur avant la réelle ou supposée "bouffée délirante" pendant laquelle le crime a été commis; et/ou avant la prise éventuelle de substances inhibitrices du contrôle de soi.

Conclusion

 

N'attendons pas que le cas suivant, théorique mais possible, se présente : un terroriste qui aurait été drogué pour ne pas fléchir juste avant de mitrailler une foule. Imaginons qu'il ne succombe pas à son acte terroriste. Il pourrait fort bien, parce qu'il a été drogué, invoquer une perte de son libre arbitre ou "une bouffée délirante" et, qui sait, même ne pas avoir de procès !

Lorsque la ruse l'emporte sur le bon sens c'est l'intelligence qui recule

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(1) J'ai dirigé une Recherche-action, pendant un an, en 2017 dans plusieurs maisons centrales et centres de détention dans le cadre de la "lutte contre la radicalisation islamiste violente" en milieu carcéral.

Cette recherche m'a amené à constituer dans chaque établissement pénitentiaire un groupe pluridisciplinaire de surveillants, gradés, conseillers d'insertion et de probation, responsables du renseignement, psychologues, criminologues. En tout une cinquantaine d'Agents ont participé à cette recherche. Nous avons suivis 103 détenus radicalisés ou en voie de radicalisation.

- 1er Objectif de la recherche : Y a-t-il des profils-types de radicalisés violents ?  La réponse était "Oui, il y a bien deux grandes familles de radicalisés, une Intégriste et une Opportuniste. Et, à l'intérieur de ces deux familles, en tout une dizaine de profils d'Ultra-Radicalisés ou d'Ultra-Radicaliseurs ou d'Ultra-Radicalisants".

- 2ème Objectif de la recherche : Si oui comment les diagnostiquer et comment les prendre en charge ? Des propositions de méthodes de diagnostic et de prises en charge différenciées ont été faites.

(2) DSM [Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders] : Il s'agit de l'ouvrage de référence publié par l'Association américaine de psychiatrie qui décrit et classifie les troubles mentaux.

(3) Durant ma recherche, j'ai proposé aux groupes pluridisciplinaires un modèle simple, commun, le Modèle-2L, à la portée de tous, permettant à chacun de formuler des profils des détenus radicalisés étudiés. 
L'objectif principal était d'éviter la barrière des "titres", des "diplômes et du "savoir", surtout chez les surveillants et les gradés. Ces derniers ont souvent un complexe face aux "psy" (psychologues, criminologues, psychiatre) et n'osent pas partager l'expérience qu'ils ont du diagnostic des détenus, pensant ne pas avoir les "mots pour le dire" et surtout pas les mots de ceux qui "savent".
Le langage commun adopté a été l'occasion de constater parfois que certains surveillants, qui ont une bonne "connaissance" des détenus, étaient en mesure de formuler des diagnostics plus pertinents que certains "psy" qui avait le "savoir" ou les "diplômes" mais pas l'expérience de la relation avec des radicalisés.